17 juin 2025
min de lecture

Étudiant et aidant : un profil en souffrance resté sous les radars

GEM
Peut-on mener correctement ses études quand on assiste au quotidien un parent touché par la maladie, le handicap ou la dépendance ? En France, des centaines de milliers de jeunes vivent cette situation qui met en péril leur avenir professionnel. Grenoble Ecole de Management (GEM) et le Centre communal d’action sociale (CCAS) de Grenoble lancent des initiatives pour les soutenir.

Interview de Virginie Semavoine, chargée de mission diversité & Financement des études à GEM, et Anne Royer, coordinatrice de la maison des aidants Denise-Belot à Grenoble.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux étudiants aidants ?

Virginie Semavoine (GEM) : l’École apporte un suivi régulier à environ 200 de ses étudiants en difficulté : situation de handicap, problèmes financiers, soucis de santé notamment psy… Mais nous ne nous limitons pas au premier sujet qu’ils évoquent avec nous ; ce suivi permet de tirer un fil, de découvrir peu à peu d’autres obstacles à une scolarité sereine. C’est ainsi que nous avons réalisé que certains étudiants exerçaient un rôle d’aidant très lourd. Et en 2021, nous avons organisé une table ronde sur ce sujet.

Anne Royer (CCAS Grenoble) : il n’y a pas de jeunes de 18 à 25 ans parmi les 250 personnes que nous accompagnons chaque année à la maison des aidants du CCAS. Et jusqu’à cette table ronde, nous n’avions pas conscience du nombre d’étudiants concernés. Or, ils seraient 480 000 en France d’après une enquête de 2022* ! Aussi, nous avons mis en place une permanence spécifique pour ce public, un jeudi par mois en soirée. Les étudiants peuvent être reçus en entretien individuel et participer à un groupe d’échange animé par un psychologue.

Pourquoi ces 480 000 étudiants aidants restent-ils sous les radars ?

Anne Royer : ils ne s’identifient pas comme tels. Quand vous vous occupez d’un proche depuis des années, il devient « normal » d’y consacrer du temps chaque jour, de réduire ses loisirs et sa vie sociale, de s’interdire de faire ses études dans une autre ville, etc. Ces aidants s’oublient au profit du proche aidé, surtout si sa pathologie évolue.

Virginie Semavoine : même s’ils se reconnaissent en tant qu’aidants, ils craignent d’être stigmatisés, à l’image des personnes en situation de handicap. Il est difficile de les identifier, d’aller vers eux, de communiquer vers eux : nous le faisons à l’occasion d’événements comme la journée nationale des aidants (6 octobre).

Quels sont les risques pour un étudiant aidant qui n’arrive pas à faire face ?

Virginie Semavoine : épuisement, absences répétées en cours, exclusion de la vie étudiante et de ses réseaux, baisse des notes, examens plus incertains, au pire décrochage scolaire… Votre réussite est en péril quand elle passe après des soins, du ménage, de l’administratif, du soutien affectif ou de la gestion d’une fratrie dont ils sont seuls à s’occuper.

Anne Royer : il y a une rupture dans l’équité des chances. Les années d’études sont décisives pour votre parcours professionnel et votre vie d’adulte, mais vous les traversez en traînant un fardeau. Alors que vous développez des compétences qui devraient être valorisées : sens des responsabilités, organisation rigoureuse, maîtrise de gestes de soins, aptitudes relationnelles…

Comment pouvez-vous les aider ?

Virginie Semavoine : en les accueillant, en les écoutant, en répondant aux situations de précarité financière, en les orientant vers des structures qui peuvent les épauler ou épauler leurs proches en difficulté… Autre possibilité : des aménagements des études comme les absences justifiées, pour ne pas pénaliser leurs notes et leur permettre de dédier du temps au proche aidé. 
À plus long terme, un aménagement des études pourrait être une solution, comme pour les sportifs de haut niveau : chez nous, ils suivent le parcours grande école en cinq ans au lieu de trois.

Anne Royer : j’aimerais que nos permanences mensuelles du jeudi soir rassemblent plus de monde. Mais les étudiants aidants courent après le temps, n’ont pas forcément conscience de leur situation et ignorent l’existence de ces rendez-vous. Nous sommes au début d’un processus d’information et de communication qui doit prendre de l’ampleur.

*Étude Campus Care – JAID de 2022 : 16% des étudiants (3 millions en France) sont des jeunes adultes aidants

Auteur
Équipe GEM