22 septembre 2026
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GEMExpert : Face à l’IA, qu’est-ce qu’être compétent aujourd’hui ?

GEM

Étudier, travailler ou concevoir avec l’IA, qu’est-ce que ça change ? Tout ou presque ! Le sens critique prime sur la connaissance, la valeur ajoutée humaine se déplace, la création devient co-création. GEM en mesure l’ampleur via trois projets européens et un projet ANR. Premier constat : nous changeons de monde.

Interview de Federico Pigni, directeur de la Valorisation et de l’Innovation de GEM, et de Thomas Gillier, professeur associé à GEM et coordinateur du projet ANR InnovAI.

Interview

Que change fondamentalement l’IA pour l’enseignement supérieur ?

Federico Pigni : Les répercussions sont majeures. Nous pensions être dans une économie de la connaissance ; or celle-ci est en libre accès grâce aux IA génératives. L’enjeu pour nos étudiants n’est plus de l’accumuler, mais de la mobiliser : construire des prompts pertinents, exercer un esprit critique informé pour juger les résultats. Sans connaissance solide d’un domaine, impossible de détecter ce que l’IA invente avec aplomb.

Il faut donc remettre à plat nos modalités d’enseignement. Inutile d’apprendre à un futur contrôleur de gestion à pointer des factures : l’IA excelle déjà sur ces tâches répétitives.

 

Les grandes écoles de management sont-elles prêtes pour ce défi ?

F.P.: Elles n’ont pas le choix, et l’IA leur fournit des outils pour agir. Nous créons des mondes immersifs pour former les étudiants aux soft skills, les entraîner à l’entretien de vente, ou les projeter dans un futur à 10 ans d’où ils rapportent des idées exploitables aujourd’hui.

Nous évoluons aussi vers l’enseignement personnalisé, plus efficace que les programmes monolithiques : des études montrent que l’attention et la mémorisation s’améliorent quand le programme s’aligne sur le profil de chacun. Nous menons des expériences avec des apprenants équipés d’objets connectés mesurant rythme cardiaque et charge mentale, pour adapter le parcours en temps réel.

 

Les changements sont-ils aussi profonds dans la création et la génération d’idées ?

Thomas Gillier : Oui. Personne n’imagine plus faire sans l’IA, dont la vitesse et la puissance sont imbattables : elle peut recombiner très rapidement un ensemble de concepts différents pour générer des idées, et produit des idées tout aussi voire plus créatives que la plupart des gens. Mais la créativité produite par l’IA reste limitée à ses bases de données d’entraînement, or l’innovation de rupture exige de la connaissance nouvelle, ce que l’IA seule ne sait pas produire.

La tendance, c’est la co-création avec un modèle dominant où c’est l’humain qui injecte de la connaissance nouvelle, orchestre les résultats suggérés par l’IA et guide le processus. Il dispose d’un sparring-partner infatigable, mais c’est lui qui fixe le cap.

 

Aucune chance que l’IA devienne systématiquement plus créative que nous ?

T.G : A l’heure actuelle, cela ne me semble pas être le cas. L’IA produit déjà des outputs extrêmement créatifs, mais elle fonctionne à partir d’un panel de données déterminé. Par comparaison, l’espace de la création est extensible à l’infini. L’IA excelle à recombiner ce qui existe déjà. Mais pour générer de l’innovation de rupture ou faire de grandes découvertes, il est nécessaire de créer de la connaissance nouvelle, ce que l’IA seule ne sait pas bien faire.

Elle reflète une pensée dominante, une moyenne majoritaire :
« si l’IA avait existé avant Copernic, elle aurait sans doute affirmé que la Terre est au centre de l’univers, la meilleure synthèse possible de la cosmologie ptolémaïque : brillante, cohérente et fausse. »

Pour autant, artistes, scientifiques et entrepreneurs ont intérêt à s’en servir, pas en prenant ses résultats pour argent comptant, mais en lui demandant : quelles sont les bonnes questions à me poser pour accompagner ma démarche créative ?

 

Comment cette révolution impacte-t-elle les entreprises ?

F.P. : Elle déplace brutalement le centre de gravité de la valeur ajoutée. Récemment, une consultante m’a proposé d’analyser 500 appels à projets pour identifier ceux où candidater. Je l’ai fait moi-même avec une IA, en une demi-journée. Non parce que l’outil est magique, mais parce que je pouvais lui injecter ce qu’aucun intervenant externe ne détient : notre stratégie, nos priorités réelles.

La connaissance d’un domaine, c’est le carburant de l’IA, et là, j’en savais plus qu’elle. En revanche, cette consultante maîtrise ce qu’aucune machine ne peut reproduire : ses réseaux, sa connaissance des reviewers, sa capacité à monter des partenariats. L’IA ne dévalue pas l’expertise humaine, elle la recentre sur ce qui compte vraiment.

T.G. : En matière de créativité, les entrepreneurs utilisent déjà beaucoup l’IA pour brasser idées et concepts, sur un mode itératif. L’IA est très compatible avec les régimes de créativité de l’entrepreneur, l’IA peut résoudre des problèmes, explorer des opportunités rapidement. Peu importe finalement d’où vient l’idée, tant qu’elle fonctionne, ce qui rend l’IA très compatible avec ce type de créativité. l’inverse, les artistes accordent une grande importance à l’expression personnelle et à l’authenticité de l’auteur, tandis que les scientifiques doivent construire et justifier des connaissances nouvelles plutôt que simplement générer des idées. Dans ces deux cas, l’IA peut être un outil utile, mais elle s’accorde moins naturellement avec ce qui est au cœur de leur activité.

 

Les entreprises disposent-elles de plus de temps que l’enseignement supérieur pour s’adapter ?

F.P. : Non, car elles vivent en univers concurrentiel : celui qui bénéficie d’une différentiation forte s’impose vite. Or maîtriser l’IA exige d’acquérir de nouvelles compétences, et de les actualiser sans cesse. Les mondes immersifs évoqués plus haut, les entreprises s’y mettent aussi, pour former commerciaux, techniciens et spécialistes maintenance.

L’accélération est telle que nous développons des solutions d’IA capables d’anticiper les besoins en compétences induits par les avancées technologiques. Quand Rossignol lance un ski connecté ou que John Deere commercialise des drones agricoles, ces innovations génèrent des signaux trop faibles pour être perçus par un service RH classique. C’est là qu’intervient l’IA dédiée que nous développons : détecter ces signaux faibles pour aider les entreprises à former leurs équipes avant qu’il ne soit trop tard.

Publication

Les grands projets de recherche

Projets européens

 

Projet ANR

Bio Express

Thomas Gillier

Thomas Gillier est professeur associé à Grenoble École de Management. Il est titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) délivrée par Mines Paris – PSL et a été lauréat d’une bourse Fulbright en 2021.

Ses recherches portent sur les processus de créativité, d’innovation et d’imagination, notamment dans les contextes de collaboration, d’innovation ouverte et d’intelligence artificielle. À Grenoble École de Management, il enseigne la créativité, le management de l’innovation et l’entrepreneuriat technologique auprès d’étudiants de niveau bachelor, de masters spécialisés et de participants en formation continue pour cadres dirigeants.

Federico Pigni

Federico Pigni

Federico Pigni est directeur de la Valorisation et de l’Innovation à Grenoble École de Management, où il est également professeur de systèmes d’information au sein du département Management de la technologie et Stratégie. Il a auparavant occupé les fonctions de doyen de la faculté, de la pédagogie et de la recherche. Titulaire d’un doctorat en systèmes d’information de gestion et en gestion de la chaîne logistique (Supply Chain Management), il est également diplômé avec les félicitations du jury cum laude en administration et gestion des entreprises.

Auteur
Équipe GEM