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14 déc 2017

Entrepreneuriat social : les femmes s’investissent par opportunité plus que par altruisme

Pourquoi un/une entrepreneur(e) décide de se lancer dans l’entrepreneuriat social, durable et responsable ? Alors que la littérature suggère que les entrepreneurs sociaux tendent à être des femmes, ou des seniors (femmes et hommes), les recherches conduites et publiées dès 2012, par Séverine Le Loarne - Lemaire, enseignante-chercheur à Grenoble Ecole de Management, bousculent les clichés... Entretien.

Quels sont les constats généraux portant sur l’implication des femmes et des hommes dans l’entrepreneuriat social ?

Les femmes sont plus impliquées dans l'entrepreneuriat social que les hommes. C'est un fait avéré depuis une vingtaine d'années, même si les plus grandes institutions de social entrepreneurship ont été créées et développées par des hommes. Ce phénomène s'explique car les femmes, d’une façon générale, gèrent difficilement la croissance de leur entreprise. Parfois par souhait, parfois non.

Contre toute attente, vos recherches démontrent que l’engagement des hommes seniors notamment, dans l’entrepreneuriat social, est motivé par une démarche altruiste, alors que les femmes entrepreneures sont moins focalisées sur une implication d’ordre social. Sachant qu’il existe une spécificité française en la matière

Là, réside, à mon sens, la spécificité de notre recherche. Lorsque j'interroge des femmes et des hommes entrepreneurs, et pas uniquement en entrepreneuriat social, il s'avère qu’en France, la conscience RSE n'est pas plus développée chez l'homme que chez la femme, à l’exception de deux catégories précises :

  • chez l'homme de plus de 50 ans environ - les seniors - où le souci de "générativité", de laisser quelque chose de bien à ceux qui viendront après -, est très présent.
  • chez la femme senior, c'est plus complexe. L’on n'observe pas ce souci de "générativité". Tout au plus, une volonté de reconnaissance (faire la preuve que la femme a réussi), ou une volonté de léguer quelque chose à ses enfants notamment. Une sorte de générativité familiale. 
  • chez la femme junior, je ne note pas d'appétence plus forte pour la RSE que chez l'homme mais pas moins non plus !

Finalement, les femmes sont meilleures élèves dans l’entrepreneuriat social par opportunité ou par éducation plus que par altruisme. Les motivations réelles sont loin des clichés… Comment expliquez-vous ce décalage de perception ?

Il existe plusieurs explications à ces phénomènes :

On attribue traditionnellement le "care" aux femmes (de l'anglais "to care", prendre soin de). La littérature sur le sujet en management, émane d'ailleurs d'une approche féministe. Pour autant, il est fondamental d’établir la distinction entre : être dans une activité de service et une activité de service d’aide aux personnes, ET avoir une conscience du "CARE" très aiguisée.

Dans ce domaine, comme dans d’autres, il faut absolument se méfier des idées reçues – les attributs dits « féminins » et les attributs dits « masculins » – qui cantonnent les femmes à des actions RSE. Ce qui n'est pas nécessairement vrai (et le contraire pour les hommes). Cette croyance est historiquement ancrée : la femme s'inscrit dans les œuvres de charité ; l’image de la femme dans la Bible ; la place « maternante » de la femme, attribuée depuis longtemps dans les sociétés, dès le milieu du Moyen-Age en Occident, avec une apogée au 17ème siècle. Le 19ème siècle n'y changera rien.

Le cas de la France est particulier car, contrairement à ce que l'on peut penser, nous sommes dans une situation où la place de la femme en économie est « moins pire qu'ailleurs ». Excusez mon propos féministe ! L'Italie nous suit, très rapidement d'ailleurs. 

Pour autant, il y a aussi des choix de carrières "genrées" qui persistent, qui sont directement issus de la perception des rôles qui sont toujours impartis à l’un et l’autre sexe.

Enfin, il est indispensable de penser aussi aux crises économiques successives, qui ont changé les valeurs en économie. C’est ainsi que les normes dites masculines = croissance agressive de l'entreprise, ne sont plus des recettes qui fonctionnent naturellement.

Social entrepreneurship, age and gender: toward a model of social involvement in entrepreneurship
Séverine Le Loarne-Lemaire, Adnan Maalaoui, Léo-Paul Dana https://doi.org/10.1504/IJESB.2017.084844