Rapport 2 Ete 2014-Septembre 2014

Cette édition été 2014 du Baromètre du Marché de l'Energie par Grenoble Ecole de Management (GEM) expose les anticipations des experts français du secteur concernant l'impact de la crise ukrainienne sur l'approvisionnement énergétique, les orientations de la politique de l'énergie en France, les conséquences économiques de la transition énergétique, et l'évolution des prix de l'énergie. Les résultats du sondage sur la crise en Ukraine sont également comparés avec ceux d'une enquête similaire en Allemagne, qui a été réalisée par le Centre de recherche économique européenne (ZEW).

    EQUIPE PROJET

    Joachim Schleich (coordinateur), Olivier Cateura, Corinne Faure, Jojo Jacob, Laurent Javaudin, Greg Molecke, Mark Olsthoorn, Jonatan Pinkse, Anne-Lorène Vernay

    Le rapport 2 en PDF

    Crise ukrainienne et sécurité des approvisionnements : les experts divisés sur les répercussions

    La crise politique en Ukraine a alimenté le débat sur la sécurité de l'approvisionnement énergétique dans l'Union européenne et ses États membres. En 2013, l'UE a importé 66% de son gaz naturel et 88% de sa consommation de pétrole brut. Les importations en provenance de Russie représentent 39% des importations totales de gaz, et 33% des importations totales de pétrole de l'UE. La dépendance de la France aux importations de gaz naturel et de pétrole est proche de 100%, toutefois la Russie ne représente qu'environ 15% de ces importations. En comparaison, l'Allemagne importe plus de 80% de son gaz naturel et de sa consommation de pétrole, avec la part de la Russie dans ces importations s'établissant à environ 37%. Nous avons demandé aux experts du marché de l'énergie d'évaluer les conséquences probables de la crise en Ukraine, en se concentrant donc sur le marché du gaz.

     

    Environ trois quart des experts français de l'énergie pensent que le conflit actuel entre l'Ukraine et la Russie a dégradé la fiabilité de la Russie en tant que fournisseur de gaz naturel, soit légèrement (58%) ou fortement (18%). En comparaison, la perception des experts allemands est moins négative; 47% (12%) considèrent que la fiabilité de la Russie s'est légèrement (fortement) dégradée. La moitié des experts français estime que la sécurité des approvisionnements en gaz naturel de la France s'est détériorée à cause de la crise ukrainienne, soit légèrement (47%) ou fortement (3%). L'autre moitié considère que la sécurité des approvisionnements est restée inchangée. Pour l'UE, les experts français s'attendent à des conséquences plus graves ; 81% estiment que la sécurité des approvisionnements en gaz naturel s'est dégradée, soit légèrement (61%) ou fortement (20%). En comparaison, 37% des experts allemands estiment que la sécurité des approvisionnements en gaz de l'Allemagne s'est détériorée et 47% estiment que la sécurité des approvisionnements de l'UE s'est détériorée.

    Au moment de la crise politique ukrainienne et en raison d'impayés, la Russie a augmenté le prix du gaz pour l'Ukraine et aussi interrompu toutes les fournitures à ce pays. Ces actions ont été interprétées comme une tentative de la Russie d'imposer des conditions à ses livraisons de gaz afin de faire progresser ses objectifs de politique étrangère. Environ la moitié des experts français de l'énergie (54%) s'attendent à ce que la Russie instrumentalise ses livraisons de gaz vers la France et le reste de l'UE à des fins politiques dans le futur. Près de 80% estiment que ce sera le cas pour l'Union européenne. En comparaison, seulement 27% des experts allemands pensent que la Russie reliera l'approvisionnement en gaz vers Allemagne à des revendications politiques, et 48% pensent que ce sera le cas pour l'UE.

    L'intégration du marché Européen de l'énergie et l'efficacité énergétique sont des mesures appropriées

    En réponse à cette crise, plusieurs mesures ont été proposées par l'UE et d'autres pour assurer la sécurité de l'approvisionnement en gaz naturel de l'Europe. Nous avons demandé à nos experts du marché de l'énergie d'évaluer l'utilité de ces mesures.

    Une grande majorité des experts français considère les mesures suivantes comme particulièrement appropriés: le renforcement de l'intégration du marché européen de l'énergie, en investissant dans les pipelines d'autres pays de l'UE (hors de France), et les investissements dans les infrastructures relatives au gaz naturel liquéfié. Presque la moitié des experts (43%) considère utile l'exploration de gaz non conventionnel (par exemple, gaz de schiste) en Europe. Les experts allemands arrivent à des conclusions similaires, mais ils placent généralement des taux d'approbation inférieurs pour les mesures individuelles. Ceci suggère que les experts allemands ont tendance à être plus critiques vis-à-vis des mesures proposées que leurs collègues français dans nos enquêtes.

    Quant aux mesures visant à réduire la consommation de gaz naturel, plus de 90% des experts français estiment que l'amélioration de l'efficacité énergétique serait une réponse utile à la crise en Ukraine. Le taux d'approbation pour l'utilisation des énergies renouvelables est également très élevé (73%). Presque la moitié des experts français (44%) considère que le recours à l'énergie nucléaire est approprié. En comparaison, les experts allemands fournissent également des taux d'approbation élevés pour l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables, et des taux d'approbation faibles pour le charbon. Contrairement aux experts français cependant, seulement 18% considèrent l'utilisation de l'énergie nucléaire comme une réponse utile à la crise en Ukraine.

    Politique énergétique française

    Le 18 Juin 2014, Ségolène Royal, la ministre française de l'Ecologie, de l'Energie et du Développement Durable a présenté les principaux éléments de la future loi visant à restructurer le système énergétique français. Ce projet de loi retient six objectifs phares :

    • une augmentation de la part des sources d'énergies renouvelables dans la demande totale d'énergie finale à 23% en 2020 et à 32% en 2030 (contre 14% actuellement)
    • une augmentation de la part de l'électricité à partir d'énergies renouvelables à 40% en 2030 (contre 15% actuellement),
    • une réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité de 75% à 50% d'ici 2025),
    • une réduction de 30% de la consommation d'énergies fossiles d'ici 2030
    • une réduction de 50% de la consommation finale d'énergie d'ici 2050
    • une réduction par quatre des émissions de GES à horizon 2050

    Elle propose également des mesures concrète de mise en oeuvre tels que les taxes sur l'électricité pour les ménages et les entreprises, les marchés de capacité, le plafonnement de l'énergie nucléaire et le développement des infrastructures pour les voitures électriques. Cette proposition législative a suscité de vastes débats en France. Pour aider à évaluer le bienfondé de ces débats, nous avons demandé à nos experts d'évaluer les aspects les plus pertinents de la politique énergétique actuelle et à moyen terme. Les questions portent sur les axes prioritaires de la politique énergétique et les conséquences économiques de la transition énergétique envisagée en France pour le secteur de l'énergie et pour l'économie dans son ensemble.

    Le fort accent mis sur l'efficacité énergétique est justifié

    Nous avons demandé aux experts sur quels domaines ils voient l'orientation actuelle de la politique énergétique française se porter, et dans quels domaines l'accent devrait être mis selon eux. Nous avons par ailleurs demandé sur quels domaines les priorités de la politique énergétique française se porteraient dans les 5 prochaines années. Pour chaque question, les répondants ont été invités à marquer les trois domaines les plus pertinents. Environ 50% des experts estiment qu'améliorer l'efficacité énergétique est une priorité de la politique énergétique actuelle, et environ 60% estiment que cela devrait effectivement être le cas. De plus, les experts estiment que l'efficacité énergétique devrait rester une priorité politique importante dans les 5 prochaines années.

    L'attention portée au prix de l'énergie pour les ménages et à la sécurité des approvisionnements est excessive

    Le débat français actuel sur la transition énergétique est notamment dominé par l'enjeu de maintenir des prix abordables pour les ménages et les entreprises. Fait intéressant, les experts estiment que le problème de pouvoir d'achat pour les ménages (mais pas pour les entreprises) est surestimé dans la politique énergétique française actuelle. Ainsi, alors que près de 50% de nos experts observent que la question des prix de l'énergie pour les ménages est une priorité de la politique énergétique actuelle, seulement un quart d'entre eux pensent que cela est justifié. De même, alors que 45% des experts disent percevoir que la sécurité des approvisionnements est centrale dans la politique énergétique actuelle et future, seulement 36% pensent que cela devrait être le cas.

    La transition énergétique française devrait impacter négativement les énergéticiens traditionnels, mais bénéficier aux fournisseurs de technologies et à l'économie dans son ensemble

    Nous avons également demandé à nos experts d'anticiper l'impact de la transition énergétique française sur la compétitivité des entreprises dans le secteur de l'énergie au cours des 5 prochaines années. Les réponses révèlent qu'un impact différencié en fonction des industries est attendu. Ainsi, 42% estiment que la compétitivité des fournisseurs d'énergie va décliner, et 81 % pensent que les constructeurs et ingénieurs d'équipements énergétiques actif en amont de la filière seront les principaux bénéficiaires. Pour les sociétés de distribution et les opérateurs de réseaux, les avis des experts sont plutôt partagés. Dans l'ensemble, près de 60% de nos experts estiment que la transition énergétique aura des effets positifs (46%) ou très positifs (13%) sur l'économie française au cours des 5 prochaines années. En revanche, 23% s'attendent à des effets négatifs et 3% très négatifs, tandis que 10% ne s'attendent à aucun changement particulier.

    Evolution des prix de l'énergie

    Le baromètre du marché de l'énergie GEM examine également à intervalle régulier les attentes des experts du marché de l'énergie sur l'évolution des prix du sur le marché de gros. Nous distinguons entre court terme (6 mois) et moyen terme (5 ans), et entre les quatre principaux vecteurs d'énergie: électricité, gaz naturel, pétrole, et charbon.

    Les prix de l'énergie devraient rester stables à court terme

    La plupart des experts de l'énergie de notre panel s'attendent à ce que les prix de toutes les sources d'énergie restent stables au cours des six prochains mois. Seulement environ un tiers des experts s'attend à une augmentation des prix de gros de l'électricité et à une hausse des prix du gaz naturel et du pétrole à court terme. En revanche, les prix de toutes les sources d'énergie (à l'exception du charbon) devraient augmenter à moyen terme.

    Spécifiquement, plus de deux tiers des experts de l'énergie prévoient que les prix de l'électricité, du gaz et du pétrole vont augmenter au cours des cinq prochaines années. De façon générale, ces résultats sont très semblables à ceux du Baromètre marché de l'énergie GEM de l'automne 2013. En ce qui concerne le prix du gaz naturel en particulier, cela corrobore le point de vue que les répercussions de la crise en Ukraine sur le marché du gaz naturel en France sont plutôt marginales.

    Le prix des droits d'émissions de CO2 devrait augmenter seulement à moyen terme

    Le système communautaire d'échange de quotas d'émissions (SCEQE) réglemente environ la moitié des émissions de gaz à effet de serre de l'UE, exigeant ainsi de plus de 11000 installations des secteurs énergétique et industriels, ainsi que des compagnies aériennes, qu'elles présentent un certificat pour chaque tonne de dioxyde de carbone émise. Ce système est le principal instrument de l'UE pour atteindre son objectif de réduction des émissions de 20% sous les niveaux de 1990, d'ici 2020. Comme les prix des certificats se sont avérés bas, l'UE a décidé en début d'année de contrer l'excédent de certificats sur le marché du carbone en reportant temporairement la mise aux enchères d'un montant substantiel de droits à partir de 2014 («backloading»).

    En outre, dans sa stratégie sur le climat et l'énergie à l'horizon 2030 telle que présentée en janvier 2014, la Commission européenne a proposé de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l'UE de 40% en dessous du niveau de 1990 d'ici 2030. Cet objectif a été défini de sorte que l'UE respecte ses objectifs à long terme de réduction des émissions d'au moins 80% d'ici à 2050, d'une manière offrant le meilleur compromis coût-efficacité possible. Pour atteindre l'objectif global de 40%, les installations couvertes par le SCEQE devraient réduire leurs émissions de 43% en dessous du niveau de 2005 d'ici 2030, et donc dans une proportion supérieure à celle prévue dans la règlementation actuelle. En outre, la Commission propose de créer une réserve de stabilité du marché au début de la prochaine période d'échanges du SCEQE en 2021. Cette réserve de stabilité du marché prévoit l'ajustement automatique de la fourniture de droits aux enchères en fonction de la liquidité du marché. La décision finale sur la stratégie Européenne pour le climat et l'énergie à l'horizon 2030 est prévue à l'automne 2014.

    Nos experts s'attendent à ce que le prix des certificats de CO2 demeure bas au cours des six prochains mois et augmente au cours des 5 prochaines années. Le prix médian est attendu dans la fourchette 5-10 €/tonne pour le court terme, et dans la fourchette 15-20 €/ tonne pour le moyen terme. Ainsi, par rapport au Baromètre marché de l'énergie GEM de l'automne 2013 et par rapport à un prix effectif de marché d'environ 5,50 €/tonne (à la mi-juin), les prix attendus par les experts pour les certificats CO2 sont légèrement plus élevés, en particulier pour le moyen terme. Jusqu'à présent, cependant, le «backloading » des droits d'émissions et les objectifs de limitation des émissions plus ambitieux n'ont pas abouti à une augmentation substantielle des prix anticipés pour les certificats.

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