Rapport 1 Automne 2013-Janvier 2014

L'essor du gaz de schiste et d'autres sources non conventionnelles de gaz naturel et de pétrole aux Etats-Unis suscite un intense débat quant au rôle futur de ces sources d'énergie en France et dans d'autres pays de l'Union Européenne. L'exploitation de ces sources d'énergie pourrrait contribuer à diminuer les prix du gaz et à réduire la dépendance aux importations.

Le rapport 1 en PDF

L'avenir du gaz de schiste en France : tout sauf certain

Au sein de l'UE, il apparaît que la France et la Pologne présentent un très fort potentiel de développement du gaz de schiste. La principale technique d'exploitation de ces sources, à savoir la fracturation hydraulique (ou « fracking »), implique cependant d'injecter dans des puits, sous haute pression, un mélange élaboré d'eau et de produits chimiques en vue de fissurer et micro-fissurer la roche et, in fine, d'améliorer les rendements de production. La nocivité du « fracking » pour l'environnement est sujette à controverse, cette solution risquant de polluer les eaux souterraines et l'atmosphère ou de provoquer des tremblements de terre. D'où la faible acceptation sociale de l'industrie du gaz de schiste dans de nombreux pays.

En France, l'exploration et l'extraction de gaz et de pétrole de schiste par fracturation hydraulique sont interdites par la loi depuis 2011. De même, les pouvoirs publics peuvent retirer les permis de recherche aux projets qui recourent à cette technique. Toutefois, une commission spéciale – dont les membres doivent encore être nommés – a été créée pour autoriser l'application de cette méthode controversée à des fins de recherche scientifique. On peut y voir une occasion de modifier la législation. Et l'on peut en conséquence se demander si l'interdiction portant actuellement sur l'exploitation du gaz de schiste sera levée ou non en France. Pour tenter de trouver des réponses, nous avons posé la question à des experts du marché de l'énergie.

Selon plus de deux tiers des experts consultés, l'exploitation du gaz de schiste sera autorisée à terme : d'ici cinq ans, pour près d'un tiers de ces experts. De fait, l'exploration et l'extraction de gaz de schiste sur le territoire français font l'objet d'une grande incertitude législative.

L'exploitation du gaz de schiste est rentable entre 20 et 40 € par MWh

Cependant, l'extraction du gaz de schiste peut-elle être rentable dans l'Union Européenne alors que la géologie et les infrastructures existantes diffèrent considérablement de celles aux Etats-Unis ? Environ la moitié des experts interrogés considèrent que le gaz de schiste serait rentable pour un prix du gaz entre 20 et 40 €/MWh. Selon eux, son prix moyen devrait avoisiner 31 €/MWh, soit légèrement plus que les quelque 27 €/MWh pratiqués actuellement en France sur le marché de gros du gaz naturel et juste en-deçà du prix européen du gaz naturel estimé pour 2025 à 32 €/MWh par l'Agence Internationale de l'Energie (AIE) dans son rapport World Energy Outlook 2013 (« New Policies Scenario »).

Lors de son enquête menée en Allemagne à l'automne 2012, le ZEW avait posé la même question. Les experts du marché de l'énergie alors interrogés avaient donné pour le gaz de schiste un seuil de rentabilité supérieur, compris entre 40 et 50 €/MWh, et une moyenne avoisinant 44 €/MWh. Comme l'AIE pour les futurs prix du gaz naturel, le rapport du ZEW conclut également que le gaz naturel conventionnel peut être exploité à moindres frais en Azerbaïdjan, au Qatar, en Russie et au Turkménistan, entre autres. S'il est déjà possible de transporter le gaz naturel depuis l'Europe de l'Est ou le Moyen-Orient, les infrastructures d'importation du gaz naturel liquéfié sont en cours d'expansion.

De plus, l'exploration de gaz de schiste dans l'UE pourrait se révéler plus coûteuse en raison d'un renforcement de la législation communautaire. Parmi les experts contactés pour notre étude, 93 % pensent qu'une nouvelle réglementation affectera cette pratique dans l'UE au cours des cinq prochaines années. À ce jour, l'exploration et l'extraction du gaz de schiste sont régies dans l'Union par 17 éléments législatifs, mais par aucun texte spécifique. L'UE souhaite donc définir un cadre qui permette de gérer les risques afférents, de combler les vides juridiques et d'établir des dispositions législatives extrêmement claires à l'intention tant des acteurs du marché que des citoyens. Quand, début 2013, le Parlement européen a soumis au vote des pays membres l'obligation d'évaluer les impacts sur l'environnement de tous les projets de gaz de schiste, les gouvernements s'y sont opposés – fin 2013. Une étude de l'impact sur l'environnement demeure toutefois obligatoire pour les projets de très grande envergure (visant à produire plus de 500 000 m³ de gaz par jour).

En dépit de leur anticipation d'un renforcement de la législation européenne sur le gaz de schiste, plus de 70 % des experts interrogés s'attendent à une augmentation de la production de gaz de schiste dans l' UE au cours des cinq années à venir. Cette évolution en ferait la principale cause de croissance de la production de gaz naturel dans l'UE.

Le futur bouquet électrique en France

En France comme ailleurs, la future répartition des sources d'électricité est sujette à débat. Cela est dû pour l'essentiel aux objectifs nationaux et européens relatifs aux émissions de gaz à effet de serre, à l'efficacité énergétique et aux énergies renouvelables. Les autorités françaises se sont en effet engagées à ce que les énergies renouvelables représentent 27% de la production brute d'électricité d'ici à 2020. De même, le gouvernement français cherche à réduire la part du nucléaire pour que la part de cette énergie passe de 76 % (actuellement) à 50 % d'ici à 2025. Nous avons demandé à nos experts leurs prévisions concernant le bouquet électrique en France dans 10 et 30 ans.

Réduire la part du nucléaire devrait prendre trois fois plus de temps que prévu

D'après nos experts du marché, l'énergie nucléaire qui fournit en moyenne trois quarts de l'électricité produite en France devrait contribuer approximativement à deux tiers d'ici 10 ans et à la moitié d'ici 30 ans. Suivant une évolution linéaire, il faudrait donc à la France trois fois plus de temps que prévu pour réaliser l'objectif du gouvernement. Selon nos experts, le nucléaire serait en premier lieu remplacé par des énergies renouvelables (autres que l'hydroélectricité), qui devraient passer de 5% à 13% d'ici 10 ans, puis à 24% d'ici 30 ans, alors que la part de l'hydroélectricité sur le territoire français devrait rester stable. D'après nos experts, la part du gaz naturel devrait progresser de façon continue, surtout au cours des 10 prochaines années. Elle devrait néanmoins rester inférieure à 10% de l'électricité produite durant les trois décennies à venir. Enfin, selon nos experts, le charbon devrait continuer à jouer un rôle plutôt marginal, d'autant que sa part devrait chuter de moitié à long terme.

De manière générale, les évaluations des experts sont caractérisées par d'importantes variations, ce qui reflète l'incertitude concernant la part des sources d'énergie dans le futur bouquet électrique. Exprimée en valeur absolue, cette incertitude (écart type) est approximativement deux fois plus forte s'agissant de l'énergie nucléaire et des énergies renouvelables que pour les énergies fossiles, quelles que soient les projections. L'incertitude relative à l'évolution de toutes les sources d'énergie est à peu près deux fois plus élevée sur 30 ans que sur 10 ans.

L'évolution des prix de l'énergie

Le Baromètre GEM du marché de l'énergie porte aussi sur les prévisions d'experts du marché de l'énergie au regard de l'évolution des prix de l'énergie sur le marché de gros. Nous avons fait une distinction entre court terme (6 mois) et moyen terme (5 ans) ainsi qu'entre les quatre principales sources d'énergie : électricité, gaz naturel, pétrole brut et charbon (houille).

Les prix de l'énergie devraient rester stables à court terme

Les experts interrogés estiment pour la plupart que les prix de toutes les sources d'énergie resteront stables durant les six prochains mois. Selon 40 % d'entre eux, les prix de l'électricité sur le marché de gros augmenteront ; et un tiers environ de ces experts est d'avis que ces prix progresseront en particulier pour le pétrole et le gaz naturel. En revanche, les prix de toutes les sources d'énergie (sauf le charbon) devraient augmenter à moyen terme. Plus de 80 % des experts s'attendent à une hausse des prix de l'électricité et du pétrole au cours des cinq années à venir.

Le prix des certificats d'émissions de CO2 devrait augmenter seulement à moyen terme

Le système européen d'échange de quotas d'émission de gaz à effet de serre couvre plus de 11 000 installations électriques et sites industriels dans 31 pays. Ce système constitue aussi le porte-drapeau de la politique climatique de l'UE. Néanmoins, le prix actuel des certificats d'émission de CO2 est faible (5,5 €/tonne). La crise économique a ralenti l'activité industrielle et donc diminué les émissions de gaz à effet de serre en Europe. En conséquence, la demande de certificats d'émission de CO2 est inférieure aux prévisions de départ. Le faible prix des certificats s'explique aussi par une offre massive et à bas coût de crédits carbone, mais aussi par des règlementations de l'efficacité énergétique sans doute plus ambitieuses et un essor plus soutenu que prévu des énergies renouvelables. D'où un ralentissement de la demande de certificats d'émission de CO2. Après des mois de discussions, le Parlement Européen et le Conseil Européen ont convenu en décembre 2013 d'éviter temporairement tout excédent de permis sur le marché du carbone en reportant la vente aux enchères de certificats d'émission à partir de 2014. Ce « backloading » devrait doper le prix des certificats.

Selon nos experts, le prix des certificats d'émission de CO2 restera faible au cours des six prochains mois (5,4 €/t en moyenne) avant d'augmenter durant les cinq années à venir (pour se porter en moyenne à 14 €/t). Il faut noter que ce prix à moyen terme resterait trop bas pour représenter une incitation financière suffisante à la constitution dans l'UE d'une économie à faible intensité de carbone, qui impliquerait, conformément à la feuille de route de l'UE publiée en 2011, de diminuer les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 80 % d'ici à 2050, entre autres. Suivant le cadre établi le 22 janvier 2014 sur le climat et l'énergie, la Commission Européenne propose de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % d'ici à 2030, ce qui serait un objectif intermédiaire. En vue d'une réforme structurelle du système d'échange de quotas d'émission, la Commission suggère de limiter encore les émissions autorisées dans les limites fixées par ce système après 2020. La Commission propose aussi d'instaurer début 2021 une réserve de stabilité du marché, qui permette l'ajustement automatique de l'offre de certificats mis aux enchères en fonction de la situation du marché. Le Conseil Européen devrait étudier ce nouveau cadre lors de sa prochaine réunion, en mars. Ainsi le prochain Baromètre GEM du marché de l'énergie demandera très certainement aux experts français d'analyser les résultats finaux du Paquet Énergie Climat 2030.

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