Pourquoi un festival transcende les modes ?

Entretien avec Charles-Clemens Rüling, professeur en théories des organisations à GEM. Entre 2006 et 2015, ses travaux de recherches* ont été nourris d’un travail de terrain et de reconstruction historique, sur la naissance et la pérennisation du Festival du film d’animation d’Annecy. Au-delà de cette analyse, l'enseignant-chercheur s'est intéressé plus largement aux événements récurrents, notamment les conférences des Nations Unis sur le changement climatique.

Quels ingrédients expliquent la naissance d’un festival professionnel ?

Le grand prérequis est la « fragmentation du secteur ». L’industrie cinématographique, en Europe, avait besoin de lieux fédérateurs, qui jouent le rôle de catalyseur pour la création artistique. Le Festival de Venise est né dans les années 1930 ; le Festival de Cannes en 1939. En 1956, le Festival du film d’animation d’Annecy, qui connaît depuis ses débuts une  forte renommée internationale, s’est développé au sein même du Festival de Cannes. Le Festival du film d’animation réalisait alors de grandes rétrospectives, et mobilisait à Cannes des artistes prestigieux de l’animation en provenance d’Europe de l’Est, des Etats-Unis, du Canada...

Mais ces professionnels ne se sont pas reconnus dans les strass et paillettes de Cannes. Ce fût là un premier moment de rupture… et d’émulation : les instigateurs du festival et bénévoles du cinéclub d’Annecy, très actifs, ont alors proposé d’ancrer cet événement professionnel et artistique unique, à Annecy. L’ambition était de le doter d’une très forte dimension artistique. Incontestablement, le prestige de Cannes a joué un rôle déterminant pour l’image et la notoriété lors de la création du festival à Annecy !

Quels sont les facteurs qui concourent à son renouvellement ?

Toute la difficulté d’un festival est d’être pérenne en gardant sa pertinence. L’enjeu est à la fois de satisfaire les parties prenantes historiques, et de continuer de jouer un rôle d’animation et de vitrine technologique, artistique et économique… Ainsi, d’autres « moments de rupture » ont marqué la vie du Festival d’Annecy. La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont vu l’explosion de la production d'animations plus commerciales, notamment pour la télévision.

Des tensions fortes apparaissent alors entre le directeur artistique du Festival d’Annecy, basé à Paris, et les organisateurs locaux. Ces derniers défendent clairement un positionnement grand public. A ce moment-là, grâce au soutien du Centre national du cinéma (CNC), on assiste au « déverrouillage » de l’évolution du Festival, qui s'ouvre aux longs métrages, à la création télévisuelle et numérique, en plein essor… En 1983, de nouveau avec le soutien du CNC, le Festival crée un marché du film d’animation.

Avec le succès de la nouvelle orientation, le taux de refus, lors de la sélection des films d’animation en compétition, monte jusqu'à 80 % dans les années 1990 ! La frustration devient forte. Pour s'adapter de nouveau à l'évolution du secteur, 1997 marque le passage d’un format biennal au format annuel, pour tenir compte des volumes de production de plus en plus soutenus, permettre la création d'une équipe permanente et pour se positionner comme un acteur important dans le secteur de l'animation.

En somme, pour quelles raisons un festival connaît le succès dans la durée ?

La création, dès 1956, d’une association internationale du film d’animation, qui perdure, a contribué à ancrer le Festival d'Annecy comme un événement d’envergure. La prééminence de l’événement conditionne souvent sa pérennité. Mais pas seulement. La mise en scène de symboles est essentielle. A Cannes, il existe un rituel porté par la sélection officielle des films, les marches montées par les artistes…

On assiste à la reconstruction permanente des statuts de chacun. De même, d’autres événements, plus à la marge, se greffent au festival, comme « Un autre regard », dédié aux auteurs émergents. Divers espaces du marché du film se côtoient. Il reste que l’enjeu principal est d’engager le changement. C’est un exercice difficile, qui crée des tensions, des clivages, des boycotts et, au-delà, une prise de risque importante. Pour accompagner le changement, la mobilisation des acteurs-clés est déterminante.

Aujourd’hui, le Festival du film d’animation d’Annecy joue sur son origine prestigieuse, tout en se démarquant fondamentalement du Festival de Cannes. Il mise tout à la fois sur l’accessibilité et sur la grande « famille de l’animation ». Il ouvre surtout un lieu tiers qui favorise les échanges, la créativité, les apprentissages entre les professionnels de l’animation, les producteurs de logiciels, les étudiants… pour asseoir une véritable « ecology of learning ». Car, l’enjeu fondamental pour les festivals qui perdurent est de garder intact le lien avec l’innovation !

*(Leca B., Rüling C.-C., Puthod D., Animated times: Critical transitions and the maintenance of field-configuring events, Industry and Innovation, 2015, vol. 22, no. 3, pp. 173-192.)