Pourquoi la géopolitique ?

Depuis 2007, Grenoble Ecole de Management s’est engagé dans une démarche d’introduction, dans son cursus, d’un enseignement de géopolitique.

La nécessité de cette démarche est apparue suite à plusieurs constats. Le premier est que les traditionnels viviers d’emplois pour nos étudiants se sont mis, ces dernières années, à favoriser des profils dotés d’une bonne culture générale, adaptée aux contextes dans lesquels elles évoluent, et qu’il était de notre devoir de répondre à cette évolution de la demande.

Le second est que nos élèves ont grandi dans un discours autour de la mondialisation de l’économie et de l’activité des entreprises, de l’ouverture des frontières et de l’universalisation des normes qui tend à être axiomatique et ne donne pas de véritables clefs de compréhension du monde dans lequel ils sont amenés, de plus en plus, à évoluer.

Enfin que le désordre du monde, qu’il soit politique, économique ou environnemental, appelait à de nouvelles compétences pour être appréhendé le plus justement possible, et que les techniques du management n’y suffisent pas.

La croyance de Grenoble Ecole de Management dans la validité de cette démarche fut confirmée par une enquête auprès des entreprises partenaires, montrant l’intérêt qu’elle suscitait dans des proportions plus élevées que prévues : pour 86% des cadres interrogés, l’absence de ce type d’enseignement dans leur cursus était dommage et aurait été utile, pour la moitié d’entre eux dans leur métier, pour l’autre moitié dans leur vie personnelle. Sans qu’un profil purement géopoliticien soit jugé nécessaire par la majorité (10% en aurait fait un critère de recrutement), les 2/3 considèrent que cela constituerait un atout pour un candidat à un poste dans leurs services.

Quant à l’utilité concrète de la discipline pour leur activité, les questions de compréhension de leurs interlocuteurs étrangers, de choix de leurs implantations et de leurs partenariats, ou de détermination de leur stratégie de déploiement sur de nouveaux marchés dominent les préoccupations (70% des réponses à eux trois).

Les enjeux de cet enseignement sont ainsi assez clairs. L’évaluation correcte des potentiels de marchés (on peut dire que la situation géopolitique constitue souvent un facteur de surcoût caché d’une stratégie internationale), les options stratégiques, l’anticipation de l’émergence de nouveaux concurrents ou de nouveaux paramètres politiques, une meilleure pratique de la coopération internationale (que ce soit au sein d’une DRH gérant des personnels étrangers ou dans un montage de partenariat international), voire le simple choix de carrière individuelle par une bonne évaluation des opportunités d’expatriation, sont autant de domaine du management dans lequel la connaissance des facteurs géopolitiques (au sens large) constituent un atout, sinon un préalable.

De même il apparaît assez vite que ces approches ont une validité à toutes les échelles : mondiale, régionale et nationale, et que la géopolitique n’est pas utile qu’aux multinationales.

En résumé, face au monde, l’entreprise a besoin des outils de la géopolitique pour se positionner.

Quelle géopolitique ?

Si nous sommes sûrs du pourquoi de cette démarche, reste à se poser la question du comment. Nous avançons sur un terrain innovant, non que nous inventions la géopolitique, loin de là, mais nous avons à inventer la géopolitique sous l’angle des entreprises, une géopolitique opérationnelle pour les managers en d’autres termes, mais suffisamment ouverte pour ne pas aboutir à une collection de recettes managériales qui seraient vite obsolètes dans le monde instable qui est le nôtre. Personne avant nous ne s’est engagé dans cette réflexion, et nous n’avons donc pas de modèle. Il en résulte des tâtonnements mais aussi une opportunité unique d’inscrire cette démarche dans notre identité et de faire de Grenoble Ecole de Management un pôle reconnu sur ces questions.

L’intitulé « géopolitique » du programme dans lequel nous nous engageons est un choix de facilité, d’une certaine façon. Il permet une identification rapide par le grand public de la nature de notre orientation. Cependant il pose problème, car la géopolitique, telle qu’elle est enseignée ailleurs et publiée un peu partout, est une discipline qui n’a pas été conçue dans notre optique. Issue d’une culture de géographes et de militaires, elle s’est avec le temps enrichie du nécessaire apport d’autres disciplines, mais reste reconnue comme la discipline étudiant « les conflits de pouvoirs sur les territoires », précisément ce à quoi la mondialisation était censée mettre un terme historique, si l’on en croit Francis Fukuyama, et donc quelque chose théoriquement très en marge des préoccupations de l’économie globalisée actuelle et de ses acteurs.

Il aurait été plus logique en quelque sorte de choisir le terme « géoéconomie », moins connu, plus novateur, mais pas moins restrictif que l’approche géopolitique. La géoéconomie ne fait que substituer aux conflits politiques les conflits économiques comme moteurs de la marche du Monde.

La théorie des relations internationales non plus, seule, ne pouvait être notre angle d’approche. Si ses questionnements animent régulièrement le débat sur l’état du monde (l’entreprise comme acteur politique international, la fin de l’état comme déterminant de la politique mondiale, etc.) elle est trop proche d’une tentative de modélisation théorique sur base de sociologie pour constituer le cadre intellectuel unique de notre démarche.

Pourtant incontestablement ces disciplines ont toutes leur influence et leur importance dans notre champ, mais d’une manière générale force est de constater qu’il manque dans toutes ces tentatives de décrire le fonctionnement du monde un corpus conceptuel et méthodologique utilisable directement par les managers. Ce constat rejoint d’ailleurs le fait que le corps des spécialistes dans l’analyse du monde d’aujourd’hui manque, en France en tout cas, cruellement de culture d’entreprise.

Nous faisons donc une géopolitique différente du sens traditionnel du terme. Une géopolitique en tant qu’objet (l’étude des relations entre communautés et organisations humaines à l’échelle internationale, pour en donner une définition approximative), et non en tant que discipline (nous ne formons pas des géopoliticiens d’entreprises, mais des managers conscient de la géopolitique et de ses enjeux). Cela nécessite d’aborder le sujet avec le maximum d’ouverture multidisciplinaire : toute approche qui permet de comprendre un peu mieux un phénomène est potentiellement utile.
Il est dès lors possible de donner des objectifs à cet enseignement, et ils sont de deux ordres : comprendre et prendre position.

Quel enseignement ?

Comprendre implique que nous nous intéressions aux risques, à l’anticipation et à la veille : risques politiques et économiques, et nous cherchions à comprendre comment les premiers peuvent intensifier les seconds. Comprendre aussi la nature des relations internationales : que signifie exactement « mondialisation » ? Est-elle déjà en train de disparaître ? La guerre économique est-elle une fatalité ? Existe-t-elle seulement ?

Comprendre comment le monde est en train de changer : la gouvernance mondiale est elle en train d’émerger ? Quelles normes le système international, dans les domaines techniques, environnementaux, énergétiques, est-il en train de faire émerger, auxquels les entrepreneurs de demain seront confrontés, soit par des contraintes légales et techniques, soit par des contraintes éthiques.

Les réponses à ces questions ne peuvent se faire rapidement, ni de manière certaine, mais nous pouvons éduquer nos élèves à les comprendre, à les suivre dans leurs évolutions, et naturellement à s’adapter à la réalité qu’elle génère.

Pourquoi prendre position ?

Par ce qu’il est important que nous n’ayons pas en tête la simple efficacité managériale de nos élèves, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il n’y a pour nos entreprises partenaires de bon collaborateur que doté de sens critique et capable d’être responsable (au sens fort) de leurs décisions et de leur actes.
Ensuite parce que nous croyons qu’il n’y a d’économie et d’entreprise que dans la cité (Urbi et Orbi en quelque sorte, tant la cité est à la fois l’environnement immédiat de l’entreprise et le Monde) et socialement responsable, donc inscrite dans le débat politique et (surtout) éthique. Cet impératif est la condition de notre statut d’école supérieure, de la réputation de nos élèves, et l’identité que nous voulons préserver.

Quelle réalité dans l’école ?

Les objectifs pédagogiques que nous nous sommes fixés illustrent ces réflexions :
interculturalité, prospective, maîtrise des risques (politiques, économiques, sociaux), « context awareness ».

L’enseignement de géopolitique est aussi le prétexte à d’autres démarches : maîtrise de l’information, meilleure capacité à intégrer les réseaux de terrain, ouverture d’esprit par la maîtrise de la complexité et un enseignement nécessairement holistique (et en ce sens très différents de l’attente de recette et de savoir faire qui prédomine chez nos étudiants de première année).

Ces objectifs pédagogiques se doublent d’objectifs de recherche, qui enrichiront à leur tour les enseignements. Parmi les questions auxquelles nous devront répondre : quels concepts sont utiles aux entreprises pour appréhender le Monde ? Comment transposer ce qu’apportent la géopolitique (classique) et les Relations Internationales à l’analyse du Monde dans la perspective opérationnelle des entreprises ? Celles-ci peuvent-elles s’affranchir d’une perception en termes de « guerre » économique, largement induite par une vision géopolitique des relations internationales, pour développer d’autres voies qu’on peut qualifier, par contraste, de paix économique ?

Concrètement, la géopolitique prend une place croissante dans notre institution, sans la dénaturer (nous ne sommes pas Sciences Po). Elle est présente dans les enseignements des trois années, en tronc commun pour les premières et troisièmes années, en modules de spécialisation en seconde année. Elle alimente aussi par ses réflexions les autres enseignements, et est en retour alimentée par eux.

Beaucoup de cours ont pendant des années inclus des dimensions géopolitiques dans leurs contenus, et ces réflexions élaborée dans des disciplines managériales sont une base précieuse pour construire l’objet qui est le nôtre : une géopolitique pour les managers. Cette synergie avec les autres enseignements ira se renforçant avec les années. La géopolitique est aussi un champ de publication pour l’école, à travers plusieurs ouvrages déjà publiés, et qui ont trouvé un public large pour une littérature intellectuelle et académique.

Enfin la géopolitique est dans l’événementiel de l’école, par des conférences (en interne et à l’extérieur) de commentaire d’actualité, et surtout par l’instauration du festival national de géopolitique dans ses murs. S’y croisent les regards et les préoccupations des spécialistes civils et militaires, des entreprises, des enseignants et des chercheurs, et du grand public.

En conclusion...

La géopolitique à Grenoble Ecole de Management était tout sauf une évidence. Sa forme et sa place définitive ne sont d’ailleurs pas totalement abouties.

Pas une évidence, sauf si l’on considère la tradition de questionnement de cette école en dehors des sentiers battus, si l’on connaît sa culture d’école innovante et sa forte tradition à l’international, si l’on regarde la diversité d’origine et de parcours de ses élèves et de ses professeurs et intervenants, si l’on connaît sa volonté d’être une Ecole dans la Cité.

Les évaluations de nos élèves sur ces enseignements et leur retour sur nos conférences, le succès du premier festival de géopolitique, l’intérêt manifeste des entreprises pour notre démarche montre que nous avons raison de nous avancer sur ce chemin, qui reste encore, naturellement, long.