Comment la domination de l’industrie pharmaceutique vacille

comment la domination de l'industrie pharmaceutique vacille À l'instar de l'industrie du disque, bouleversée par la dématérialisation de la musique, l'industrie pharmaceutique serait-elle à l'aube d'une révolution économique ? Face à la prise de contrôle de nouveaux acteurs et l'émergence de nouveaux services, elle risque de perdre sa position dominante sur le marché. Explications.


Notre santé et les systèmes économique et politique qui l’entourent devraient connaître des transformations majeures dans les années à venir. Car, malgré le maintien de la domination de l’industrie pharmaceutique sur le marché, les règles du jeu sont en train de changer. « Une logique dominante se caractérise par une même compréhension des acteurs de l’industrie concernant la manière dont les entreprises peuvent créer et capturer de la valeur. Pour l’industrie pharmaceutique, nous sommes en présence de grandes entreprises qui vendent des médicaments sur un marché dont elles contrôlent l’organisation des réseaux, de la recherche jusqu’à la mise sur le marché de leurs produits », explique Valérie Sabatier, chercheuse à Grenoble Ecole de Management. Seulement voilà, la balance penche petit à petit en défaveur des géants de l’industrie pharmaceutique.

L'émergence de PME et d'associations de patients

Premier facteur du changement, le réseau et la collaboration entre entreprises, particulièrement dans le cas de l'industrie pharmaceutique où l'on a vu apparaître de nouveaux acteurs, notamment des PME, qui nouent des alliances avec des leaders d’autres secteurs, comme les semi conducteurs, l’agroalimentaire, l’information et la communication. Conséquence : l’industrie pharmaceutique commence à voir sa domination se fissurer et «  les business models évoluent, depuis un modèle simple et unique vers une multiplicité », observe Valérie Sabatier. Les PME ne sont pas les seules à changer la donne. En effet, les associations de patients occupent une place de plus en plus influente au centre des réseaux.  « Certaines, comme l’AFM Téléthon, fonctionnent comme des entreprises. Elles possèdent leur laboratoire de recherche, coordonnent des essais cliniques et développent des médicaments. D’autres agissent comme des capitaux risqueurs caritatifs, en fournissant les financements, les infrastructures et un cadre pour le développement clinique », souligne Valérie Sabatier. Or, si l’industrie pharmaceutique ne maîtrise plus les essais cliniques, elle perd une position stratégique fondamentale.

Mais, c’est surtout l'arrivée de nouveaux entrants qui suivent des règles différentes qui bouleverse le marché. « On l'a vu dans la musique : il y a eu une prolifération de business models grâce à Internet et pourtant les majors continuaient, sans rien changer, à faire de l'argent.  C'est l'arrivée d'Apple qui a créé un nouveau business model, car les petits acteurs n'ont pas le pouvoir de changer les règles du jeu », rappelle Valérie Sabatier. Ainsi, les technologies numériques apparaissent comme la nouvelle frontière de l'industrie pharmaceutique. Google, avec la création de Calico, espère « repousser les limites du vieillissement et allonger la durée de vie », Samsung fabrique déjà des génériques biotechnologiques et Sony pourrait lancer des jeux vidéo pour suivre l’évolution de notre santé.

BIG PHARMAS VS BIG DATA

Une chose est sûre, l’enjeu de la maîtrise et de l’analyse des données est devenu central. Le big data affronte les big pharmas. La maîtrise des milliards de données sur la santé, les capacités de connectivité à haut débit et l’utilisation des solutions SO-LO-MO (sociales, locales, mobiles) auront de plus en plus d’influence sur notre vie quotidienne. Ces nouvelles technologies et ces usages numériques vont inévitablement transformer ce que le patient, sa famille, les soignants, ainsi que toutes les entreprises spécialisées dans la technologie et/ou les données font de la santé.

« Enfin, la proposition de valeurs dans le secteur de la santé ne repose plus sur la vente de médicaments, mais de plus en plus sur des services et des solutions, comme la médecine personnalisée, dont les acteurs du numérique s’emparent », ajoute Valérie Sabatier.

Changement de business models, bouleversement des réseaux, nouveaux acteurs et services : tous les ingrédients sont là pour bousculer l’industrie pharmaceutique. Un jour, Amazon, Google ou Apple pourraient devenir des fournisseurs de solutions santé. Les entreprises pharmaceutiques deviendront-elles de leur côté des experts en données et technologies ? Dans le cas contraire, une bonne partie de l’expertise pharmaceutique devra se restructurer. Une chose est sûre, la logique dominante a déjà commencé à bouger.