Toutes les actualités
30 nov 2015

Recherche : l’étrange ambivalence du travail réenchanté

Comment réagissent les salariés de supermarchés bio aux efforts de leur direction pour « réenchanter » leur travail ? Les chercheurs de GEM tablaient des avis sans ambiguïté, favorables ou défavorables. Les réponses recueillies ont révélé une situation bien plus contrastée.

Cet article de Gazi Islam est le sujet du 19ème numéro de GEM LAB Executive Summaries.

D'après l'article

Enchanting work: Experiencing service work at an enlightened retail chain
Organization Studies November 2015 vol. 36 no. 11 1555-1576, doi: 10.1177/0170840615593588
Endrissat, N. , Islam, G. & Noppeney, C. , 2015

Dans cette chaîne américaine de supérettes bio, le recrutement accorde une large place aux étudiants en arts. Ils sont encouragés à porter tatouages et piercings, à disposer les produits en rayon de manière créative, à exposer leurs oeuvres en dehors des heures d'ouverture, à organiser sur place des concerts. De quoi surprendre, voire « enchanter » les clients, et susciter chez les salariés une interrogation majeure : ma direction est-elle sincère ou cherche-t-elle à occulter la pauvreté et le caractère répétitif de mes tâches ?

Enthousiastes, cyniques et réalistes

Les chercheurs ont interrogé 47 salariés, managers, collaborateurs permanents et étudiants en arts, dans des magasins américains, canadiens et londoniens de la chaîne. Surprise : la majorité des interlocuteurs émettent plusieurs niveaux de réponse :

  • l'enthousiasme : « un endroit formidable et différent, je préfère travailler ici qu'ailleurs, j'ai des amis dans l'équipe etc. »
  • le cynisme : « seul le discours est alternatif, je me méfie, je suis conscient de la contradiction, le business l'emporte toujours sur l'art »
  • le réalisme : « c'est du business, c'est idéologique, mais je peux exposer et j'ai des remises sur mes achats ».

Seuls quelques salariés se positionnent sur un seul niveau de discours.

Consommation enchantée, travail désenchanté : un clivage qui s'estompe

Ces résultats ambigus tranchent avec les travaux menés sur ce sujet depuis cinq ans, qui adoptent pour la plupart un a priori favorable ou défavorable.

Ils montrent aussi que la frontière classique entre une consommation enchantée (mise en scène publicitaire, promesses produit…) et un travail désenchanté (précarité, intérêt limité, risques psychosociaux…) tend à s'effacer. Les salariés cherchent du sens dans leur travail et le trouvent en partie dans ces démarches d'enchantement, même s'ils ne sont pas dupes.

Cette étude peut aussi éclairer les entreprises qui en France, cherchent à augmenter la performance à travers des programmes contre le stress, du yoga, des massages sur le lieu de travail etc. A la fois humaniste et calculatrice, la démarche est perçue comme telle par les salariés. Et l'employeur peut donc en assumer pleinement l'ambivalence.

A retenir

  • Les salariés à qui l'on propose un cadre de travail « enchanté » peuvent être simultanément enthousiastes, cyniques et réalistes
  • Au-delà de son ambiguïté, le travail enchanté répond à leur attente d'un travail plus riche en sens et en valeurs
  • Ces constats valent également pour des programmes axés sur le bien-être des salariés : yoga, méditation, massages, salles de ressourcement…
Contacts
Mara Saviotti