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31 juil 2014

La fatigue créatrice, nouvel article de Loïck Roche

La fatigue créatrice, nouvel article de Loïck Roche

Loïck Roche, Directeur de Grenoble Ecole de Management, vient de publier sur son blog, un article sur la Fatigue Créatrice :
" Source de vie parce que la fatigue fait fonction d'alerte. Marqueur de mes limites, elle m'arraisonne. Salvatrice, sans elle, je serais mort. Depuis longtemps ! C'est parce que je peux me fissurer, me craqueler intérieurement, être près de céder, que je vais rester vivant. ."

Accepter ses limites

La fatigue me rappelle qu’il faut prendre soin de soi. S’autoriser à le faire, c’est accepter d’entendre son message. C’est accepter ses zones d’impuissance, c’est accepter d’être un homme. C’est parce que j’accepte ces limites, que je renonce aux fantasmes de toute-puissance que je peux construire dans mes zones de vraies puissances. La fatigue est un contenant à mes actions. Lorsque je suis reposé, ses frontières se distendent. Je peux l’oublier. Lorsque je suis épuisé, ses frontières se rétrécissent. Je peux en toucher les bords. Je ne suis plus que fatigue. Avec l’âge, j’apprends que ses frontières perdent de leur élasticité. Son territoire manque à s’ouvrir. Il n’est plus de régénération. Il n’est plus de respiration. Saine fatigue pourtant que je dois lire pour l’accueillir. Derniers coups, ultimes tourments… quand l’heure est venue de transmettre, de mettre en place les conditions de sa succession au sein d’une organisation, d’une entreprise.

Investir de nouveaux territoires

Source de vie, la fatigue est aussi source de création. C’est elle qui fait tomber les résistances, qui ouvre à la libre association. Elle qui fait accueil à de nouvelles idées quand trop fatigué mon inconscient fulgure enfin. Lapsus, actes manqués, transferts, travail du rêve... Nécessaire fatigue pour penser autrement, antichambre aux idées créatrices car porteuses d'innovations… Nécessaire fatigue au brainstorming qui s’enrichit de la fatigue des participants. Comme il se passera toujours davantage de choses dans une séance de psychanalyse lorsque le patient est fatigué. Penser exige du temps et de la fatigue. Nécessaire fatigue qui m’ouvre à l’autre, qui me fait entendre sa fatigue. Parce qu’elle m’aliène à moi-même, elle me rend perméable à d’autres formes de vie. Osmose désormais possible entre ma compréhension intellectuelle des choses et ma compréhension physique des choses, osmose entre ma fatigue et celle de mes équipes, loin d’être une limite, un interdit à agir, la fatigue, parce qu’elle fait décentration et lien commun, dessine la carte de nouveaux possibles, de nouvelles configurations et relations de travail.

Comme Deleuze pouvait dire qu’il n’est pas d’œuvre d’art qui ne fasse pas appel à un peuple qui manque, c’est-à-dire qui n’existe pas encore, reprenant là un mot de Paul Klee, pour exprimer une relation qui sera toujours à construire entre le public et une œuvre d’art, il n’est pas en moi de nouvelle pensée avec laquelle je ne sois pas en décalage parce que dépassée par celle-ci. La fatigue n’est pas seulement en moi, elle me devance, défriche de nouveaux territoires, ouvre sur des terres inconnues.

Pareil à ce moment d’avant l’endormissement, quand malgré moi, je crée et poursuis les images hypnagogiques qui annoncent la perte simultanée de conscience, parce que j’accepte de baisser la garde, j’ai déjà perdu mais encore tout à gagner.

‘’Ma fatigue n’est rien en elle-même, ni supportable ni insupportable, elle est ce que je la fais librement être à partir de mon projet.’’

Rendez-vous le 5 septembre pour la reprise de mes posts après la pause estivale.
Et la récupération d’une saine fatigue !